• "Ils voulaient de la poudre, je leur ai donné de la poudre"

     

    Durant ma dernière année de licence, j'ai réalisé un mémoire portant sur le deal des classes moyennes bordelaises ; plus précisément, sur les facteurs nécessaires à l'institution d'une zone de confiance permettant l'échange marchand dans le contexte d'un commerce illégal où, par définition, tous les coups sont permis. 

    En parallèle, je participais au Projet Multimédia de mon université, qui proposait de réaliser un court-métrage ou une série de photos sur une partie de notre sujet de mémoire. En résulte ce court-métrage d'un peu moins de 10 minutes, entièrement écrit, monté et réalisé par mes soins (c'était ma première expérience de prise d'images et de montage, soyez indulgents), focalisé sur l'escroquerie dans le deal.

    Toutes les scènes sont réelles (c'est à dire qu'elles ne sont pas jouées par des acteurs), sauf la dernière séquence de transaction qui est une reconstitution. Bien entendu, par souci d'anonymat des deux arnaqueurs rencontrés, toutes les voix ont été modifiées.

    Vous trouverez en-dessous de la vidéo un court extrait de mon mémoire portant sur l'arnaqueur, l'un des quatre profils de dealers étudiés (les trois autres étant le dealer à temps plein, l'intermédiaire et le revendeur).

     

     

    Pour E. Nouguez*, l’escroquerie dans le deal est assimilable à une « forme pathologique de recherche du profit », car le « voleur » ne voit pas l’intérêt qu’il a, à long terme, à construire un rapport marchand. Mais il apparaît que l’arnaqueur n’est pas irrationnel, et qu’au contraire il a très bien conscience des intérêts, risques et pertes de son activité. L’illégalité du deal et la clandestinité de la vente rend possible, et même facile l’escroquerie, qui peut se faire à plusieurs niveaux : sur le poids, la qualité, mais aussi sur le type de produit, comme nous l’explique Gaétan.

     

    Gaétan : « Je ne mets pas souvent le poids exact, à part aux gens que je connais très bien, j’essaye de faire le maximum de profit et de bénéfices. […] [J’arnaque] surtout par le poids en fait, et aussi par une différence de produit. Y a certains produits qui se ressemblent vachement, je prends le moins cher et je le fais passer pour l’autre. Des fois j’ai carrément vendu de la farine en disant que c’était de la cocaïne à des gens qui étaient de complets inconnus, rencontrés totalement par hasard. »

     

    Comme Gaétan le précise, il n’ « arnaque pas n’importe qui », mais seulement des inconnus qui n’ont pas de liens avec son réseau de pairs. L’interrogé reconnaît ressentir une certaine excitation et satisfaction dans la pratique de l’escroquerie, mais il rejette surtout la responsabilité sur l’escroqué, qui selon lui s’est montré trop naïf et trop confiant :

     

    Gaétan : « Des fois c’est excitant, et puis je me dit aussi que la personne que j’arnaque n’avait pas à faire confiance aussi facilement à un inconnu. »

     

    J’ai eu l’occasion d'interroger sur le vif un autre arnaqueur, Joshua, après qu’il ait escroqué pour 140€ des consommateurs inconnus. Encore tremblant d’excitation et de crainte, il m’a parlé de cette « satisfaction du scénario accompli » et du « frisson de l’arnaque », exprimant son admiration face à des escroqueries historiques telles que l’arnaque à la taxe carbone. Plutôt que d’escroquerie, Joshua préfère parler d’ « abus de confiance », car il met en place toute une démarche de manipulation et de séduction pour mettre en confiance ses clients, qui sont le plus souvent des jeunes novices dans le monde de la drogue. Pour lui, il s’agit de comprendre le système et ses failles pour pouvoir mieux les exploiter, justifiant ses pratiques selon le dicton populaire « ne blâme pas le joueur, blâme le jeu » : Joshua affirme que l’escroquerie « fait partie du cycle » du deal, que c’est presque normalisé et très banalisé. Il a à nouveau reporté la responsabilité sur l’escroqué, expliquant qu’il justifiait également cette pratique par le fait que l’escroqué avait déjà l’argent pour acheter de la drogue, et qu’il se comportait comme un « pigeon », figure centrale du deal.

     

    Afficher l'image d'origine

     

    Car si Joshua et Gaétan sont pour ainsi dire des "arnaqueurs à temps plein", tous les six autres interrogés, à leur échelle, ont déjà plus ou moins escroqué certains de leurs clients. Simplement, certains acteurs font de l’arnaque leur activité principale car ils n’ont ni les moyens financiers, ni le temps, ni les contacts pour acheter de la drogue de bonne qualité à un prix correct et s’organiser une clientèle et un commerce ; ils savent très bien qu’un commerce stable de stupéfiants leur amènerait sur le long terme plus de bénéfices, mais l’escroquerie s’effectue dans une vision de court terme, le plus souvent dans une situation de précarité économique où l’argent soutiré servira à faire des courses, à acheter sa propre consommation de stupéfiants, etc. Joshua a un rapport ambivalent face à l’argent gagné grâce à l’escroquerie : il m’explique avoir « envie de tout claquer d’un coup car c’est pas de l’argent gagné durement », ce n’est pas une somme qui lui appartient véritablement ; il éprouve tout de même certains remords et certaines peurs, et veut donc « vider sa conscience », selon l’expression qu’il a utilisé, en dépensant rapidement cet argent.

    En effet, Joshua reconnaît parfois avoir peur que des personnes qu’il a un jour escroquées le retrouvent. Bien entendu, les escroqués envoient des S.M.S, il est même déjà arrivé que certains d’entre eux croisent Nathan dans la rue, mais ce dernier n’a jamais encouru aucun danger physique réel :

     

    Joshua : « Ils m’envoient un message pour me dire qu’il n’y avait pas telle ou telle quantité, mais c’est terminé, une fois que la transaction est faite il n’y a plus de remboursement possible. J’ai déjà recroisé certains clients mécontents, mais il ne se passe rien. […] Quand ils viennent [me voir] c’est pour me dire que je suis pas cool, ou des petites phrases bateaux du style, mais y a jamais eu de réel souci. »

     

    Pour limiter malgré tout les risques, Joshua use toujours d’un surnom, ne dévoile jamais son adresse ou ses informations personnelles. L’arnaqueur est le profil qui court le moins de risque venant de la police, mais qui est le plus sujet à la menace des violences et de dénonciations entre acteurs du deal. En effet, les escroqueries de Joshua et Gaétan résident le plus souvent dans le fait de vendre de la farine, de la lessive ou du Doliprane à la place de la cocaïne et d’amphétamines ; la poudre blanche dissimulée dans plusieurs pochons opaques, il est impossible pour le client d’identifier la tromperie à l’odeur ou à la vue dans un contexte de pratique illégale dans l’espace public imposant une discrétion. Comme on le sait, ni la farine, ni la lessive, ni le Doliprane ne sont illégaux ; si les escrocs se font interpeller par la police avec de tels produits sur eux, ils ne risquent pas grand-chose. De même, ils ne courent à aucun moment le risque d’une saisie de stupéfiants et d’une perquisition dans leurs appartements.

    En revanche, en se mettant à dos des acteurs du deal inconnus et donc diversifiés, ils courent le risque de représailles, de violences voire d’une dénonciation ; dans ses phases d’escroqueries intensives, Gaétan est ainsi sujet à une certaine paranoïa, craignant sans cesse de croiser dans la rue des individus qu’il a escroqué et qui voudraient en découdre. Ces risques sont toutefois limités par les protections les arnaqueurs mettent en place pour éviter que l’escroqué ne puisse le retrouver. L’arnaqueur n’est donc pas installé dans un genre de pathologie irrationnelle comme le supposait E. Nouguez ; c’est au contraire un acteur rationnel qui a développé lui aussi de véritables compétences relationnelles et d’organisation pour mettre en confiance ses victimes puis pour se protéger de celles-ci, et qui vise une satisfaction financière immédiate plutôt qu’une rentabilité économique à long terme.

    * : Etienne NOUGUEZ, « Réseaux, capital social et profit dans le deal de cannabis (enquête) ENS Cachan » | Terrains & travaux / volume 1 série 4 - 2003 | pages 56 à 81 

     

    Voilà, j'espère que cela vous a plu ; laissez vos impressions en commentaires ! Si vous voulez en savoir plus sur la licence de sociologie, le Projet Multimédia de l'Université de Bordeaux ou lire davantage de mon mémoire de L3, n'hésitez pas à me contacter par message ou par e-mail.

     

    « Floxytek, activiste de la hardtek françaiseRencontre avec le Maroc »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :